Chapitre 1 Guillaume Okham

« Quatre jours à Delhi et je commence déjà à me faire chier »

C’est ce que pensait l’inspecteur Dams au moment où son smartphone, posé sur son socle, jouait l’hymne national russe avec le nom « Mathieu » qui apparaissait sur l’écran.

« Ouais !

  • C’est Mathieu.
  • Je vois. »

Il était autour de 9 heures du matin, Dams venait à peine de terminer son petit déjeuner. Mathieu continue :

« Désolé de te déranger pendant tes congés. »

  • « Je suis en congé, mais aussi en vacances. »
  • « Ah bon ? »

Mathieu et Dams se connaissaient depuis l’enfance. Bien qu’ils n’aient pas fréquenté la même école, tous deux étaient originaires d’Athus, une petite ville frontalière entre la Belgique, la France et le Luxembourg, Mathieu était un peu plus jeune. Il passait son appel depuis le bureau de police judiciaire d’Arlon.

« Et où passes-tu tes… vacances ? »

Il avait pris un léger moment de pause avant de prononcer le dernier mot.

« New Delhi. »

  • « Tu y es depuis quand ? »
  • « Depuis vendredi. »

Nous étions mardi.

« Tu ne vas pas tarder à te faire chier alors ? »

Ils se connaissaient bien. Sans répondre à la question, Dams préféra passer au vif du sujet.

« Je suppose que tu as besoin de moi ? »

  • « Le notaire Dricart a disparu. »

Après quelques secondes, il rajoute :

« Avec sa femme et ses deux gosses. »

  • « Disparition volontaire ou enlèvement ? Des pistes ? »
  • « On ne sait pas encore. Mais si c’est un enlèvement, on se dirigerait déjà vers Okham ou Medvedev. »

Dams connaissait déjà le dossier, mais comme Mathieu enquêtait sur l’affaire, il avait préféré le laisser « dégrossir » le sujet. En effet, Mathieu avait sûrement déjà fait « l’enquête de voisinage », convoqué quelques personnes et dressé une première liste de suspects potentiels.

« Pourquoi Okham ? »

  • « Parce qu’il a récemment refusé l’entrée de Dricart au « Parnasse ». Il y a donc un « contentieux ». De plus, le notaire vient tout juste de louer le « Club » à Keffler. »

Le « Parnasse » est un club privé très luxueux situé au premier étage d’un immeuble dont le rez-de-chaussée abrite une taverne appelée « Le Club ». L’immeuble appartient désormais à Okham, mais en achetant le bâtiment, cet individu énigmatique n’avait pas pu rompre un bail de 27 ans que détenait Dricart sur « le Club » avant l’acquisition. Ce détail lui permettait de décider librement à qui louer l’établissement.

« Et alors ? »

Mathieu explique :

« Dès l’ouverture du club, une vingtaine de jeunes issus de familles notables d’un village français voisin, que je qualifierais de « sexuellement libérés », y ont établi leur Q.G. Ils ont rapidement attiré une clientèle française et luxembourgeoise du même acabit.

  • Et donc ? »
  • « Le fait que Dricart laisse ouvrir un club « gay » sous le Parnasse aurait pu être perçu par Okham comme une forme de vengeance. »
  • « Keffler n’a pas « officiellement » ouvert un bar gay. D’ailleurs, je ne pense pas qu’il le soit lui-même. »
  • « Certes, mais la « faune » qui fréquente maintenant le club n’a pas grand-chose en commun, ni éthiquement ni esthétiquement, avec les membres du « Parnasse ». Il doit compter maintenant plus d’une centaine de membres, et il n’y a ni homos ni blacks. »
  • « On est juste sûr qu’il n’y a pas de blacks. »
  • « Oui, mais tu vois bien ce que je veux dire… »

« Non seulement ça me paraît un mobile un peu léger, mais si je me souviens bien, les entrées ne se font pas dans la même rue. »

En effet, les entrées respectives des deux établissements ouvraient sur des rues parallèles, mais situées à différents niveaux. On accédait au « Parnasse » par la rue des Jardins, tandis que le « Club » était situé rue de Rodange. Mathieu comprit à cet instant que Dams en savait déjà autant que lui, sinon plus… notamment pour les questions que Dams n’avait pas posées. Dams reprit :

« Et pour Medvedev ? »

  • « Eh bien, ils étaient en relation pour l’achat de plusieurs bâtiments sur le Pôle européen. Si Dricart a « magouillé » quelque chose dans son dos, Medvedev aurait pu ne pas apprécier. C’est d’ailleurs, aussi, pour cette partie de l’enquête, que j’aurais besoin de toi. Je ne peux pas interroger un diplomate étranger…

Après quelques secondes de silence, il reprend :

  • « Et Dricart qui choisit de louer le « Club » à Keffler, propriétaire du Macumba à Lille. Tu ne trouves pas çà curieux ? »
  • « Pas vraiment. Keffler possède de nombreux bars et discothèques un peu partout en France. »

Mathieu en était désormais certain : Dams suivait déjà l’affaire. Bien que naturellement calme, il commençait à « chauffer ».

« Qu’est-ce que je t’ai appris aujourd’hui, au juste ? »

  • « Peu importe. Mais ce qu’il est primordial de savoir, dit Dams, c’est si la disparition de Dricart est volontaire ou non. Je t’envoie Marc. Tu l’emmèneras chez lui. »
  • « Comme je viens de le sous-entendre, il n’y avait pas de traces apparentes de lutte, si c’est ce que tu veux savoir. »
  • « Je suis sûr que tes hommes ont très bien fait leur boulot. Mais emmènes-y Marc, et faites le tour de la maison. Nous éliminerons déjà une inconnue importante. Quant à Medvedev, il a les capacités techniques et financières d’envoyer un « commando » chez quelqu’un et de faire disparaître toute sa famille sans laisser de traces. Sauf pour Marc Louis»

Marc Louys n’était ni policier ni gendarme. Il était « assistant – metteur en scène ». Mais pas « assistant » dans le sens « apprenti », il avait déjà collaboré avec plusieurs metteurs en scène réputés et était généralement grassement payé pour que son nom n’apparaisse jamais aux génériques. Quant à l’inspecteur Dams, amis de longue date, il lui faisait parfois examiner des scènes de crime.

Comme Mathieu le soupçonnait, Dams avait été informé de l’affaire dès la disparition du notaire. Mais dans une enquête de police, comme chacun sait… ou ne sait pas, chaque élément peut revêtir une importance capitale. Dams estimait que Mathieu pouvait lui donner un autre angle d’approche de l’affaire.

Pour sa part, Mathieu avait très bien compris que Dams avait, à un moment donné, fait dévier la conversation. Il reprit donc :

« Et pour Keffler, un lien possible avec le fils Okham ? »

Il parlait bien du fils de Guillaume Okham, propriétaire du « Parnasse ». Celui-là même qui avait choisi Lille comme « fief » d’activités. Il était, cependant, très difficile de savoir quel était le type de ces « activités ». Il ne détenait pas de biens enregistrés à son nom, ne dirigeait ni boîte de nuit, ni bar, ni aucune société. Pourtant, il vivait toute l’année dans un hôtel cinq étoiles dont il ne sortait qu’à bord d’une voiture, sans escorte, mais probablement blindée et équipée de vitres teintées. Dams conclut la conversation par un seul mot :

« Coïncidence. »

Puis mit fin à la communication :

Il resta cependant proche du téléphone, pressentant qu’il ne tarderait pas à sonner à nouveau. Une minute plus tard : « numéro inconnu » :

« Ouais ?

  • Vous pensez vraiment à une coïncidence ? Vous allez vérifier ?
  • Oui. Il est trop tôt pour que le fils Okham se rapproche de son père… et oui, je vais quand même vérifier. »

AEROPORT DE VIENNE (Autriche)

Tour de contrôle.

La ligne privée de la direction sonne.

Un des contrôleurs décroche.

« Terman, j’écoute.

-Le 510.203, provenance New Delhi, a décollé avec plus d’une heure de retard. Les correspondances pour Rome et Francfort ne devraient, jusqu’à présent, pas poser de problèmes. Mais la correspondance pour « Bruxelles », elle, devra attendre.

  • Combien de temps ?
  • Elle devra attendre. »

Terman, curieux, s’adresse à un collègue attentif à son écran.

« Y a-t-il un V.I.P. dans l’avion ? »

Faisant allusion à un célèbre film parodique.

« Pas que je sache.

-Fais voir la « classaf » du 510 ? »

Après un rapide coup d’œil de professionnel, constatant qu’il n’y avait, en effet, aucune annotation particulière, Terman reprend.

« ben non pourtant. Un V.I.P. inconnu ?

  • Paradoxal.
  • Ce sont mes préférés. »

Comme tout contrôleur aérien, ils ont accès à de nombreuses caméras en circuit fermé, dissimulées ou dissuasives, ne laissant aucun angle mort dans les locaux de l’aéroport.

Sans quitter son poste, en retournant simplement son siège, Terman se retrouve face à un écran géant multifonctions qui peut afficher une ou plusieurs salles simultanément, y compris celle de l’arrivée du boeing en question. Un clavier permet de sélectionner puis d’agrandir toute ou partie de l’image. Après quelques manipulations :

« Les quatre individus, là-bas dans le coin. Ce sont des porte-flingues.

  • De toute évidence, trois « cems » et une « donze » avec des holsters dans la salle d’arrivée sont probablement des gardes du corps. »

En effet, des gardes du corps peuvent, par définition, entrer dans un aéroport, à condition d’y être autorisés par la sécurité intérieure et que leurs armes soient visibles. Terman retourne à son ordinateur pour consulter à nouveau la liste des passagers en classe affaires.

Après quelques secondes de réflexion, une autre hypothèse émerge. Il affiche alors sur son écran les plans de vol des jets privés déposés pour la semaine dans les différents aéroports de la région bruxelloise.

À son voisin :

« Bingo. Regarde les plans de vol déposés à Bruxelles.

  • Oh putain. »

Que l’on pourrait traduire par « il y en a effectivement et bizarrement quatre fois plus que la moyenne journalière. »

Avec un plaisir non dissimulé, Terman montre à son collègue un nom sur la liste.

« Arnaud Messina, c’est l’inspecteur DAMS. »